Une donnée qui meurt vite
Un fichier open data décrit des places telles qu'elles existaient le jour de l'inventaire. La rue, elle, bouge. Une place est occupée par une voiture sans carte de stationnement, une autre a disparu dans des travaux, une troisième n'a jamais été recensée. Pour la personne en fauteuil qui tourne autour du pâté de maisons, l'écart entre le fichier et le bitume se paie en minutes et en fatigue. Carte PMR ajoute donc une couche communautaire : n'importe qui peut signaler en un geste une place occupée sans carte, une place manquante ou une place supprimée, photo à l'appui. Waze l'a fait pour les radars et les bouchons ; il s'agit de le faire pour l'accessibilité. Reste la question qui fâche : pourquoi une personne valide s'en donnerait-elle la peine ?
L'effet trottoir abaissé
À Berkeley, dans les années 1970, des militants en fauteuil coulaient du béton la nuit, raconte-t-on, pour improviser des rampes au bord des trottoirs. La ville a fini par abaisser ses carrefours. Conçus pour les fauteuils roulants, ces plans inclinés ont aussitôt servi à tout le monde : parents avec poussette, livreurs poussant leur diable, voyageurs à valise, personnes âgées. Les Américains ont donné un nom au phénomène, le curb-cut effect, l'effet trottoir abaissé : une conception pensée pour les personnes handicapées finit par bénéficier à tous. Le sous-titrage, créé pour les sourds, sert aujourd'hui à quiconque regarde une vidéo dans le métro.
Une carte de places PMR tenue à jour suit la même pente. Elle sert d'abord ceux qui en dépendent. Elle sert aussi le conducteur qui veut savoir où ne pas se garer, l'aidant qui véhicule un parent, la personne avec une jambe dans le plâtre et une carte provisoire, la collectivité qui découvre ce que valent ses propres données. Ce cadrage change le problème : l'accessibilité cesse d'être un jeu à somme nulle, où la place « des autres » serait prise sur l'espace de chacun, pour devenir un investissement collectif dont on touche les dividendes tôt ou tard. C'est le levier qui aligne l'intérêt des valides sur celui des personnes à mobilité réduite.
Coopérer change le regard
En 1954, le psychologue Gordon Allport avance une hypothèse restée célèbre : le contact entre groupes réduit les préjugés, à quatre conditions. Statut égal, but commun, coopération, soutien d'une institution. Un demi-siècle plus tard, la méta-analyse de Thomas Pettigrew et Linda Tropp, portant sur plus de 500 études, lui donne largement raison. Contribuer à une carte remplit ces conditions avec une précision presque scolaire. La personne valide qui photographie une place squattée et la personne en fauteuil qui signale un emplacement disparu ont le même statut, celui de contributeur. Elles visent le même but, sur le même écran, dans un cadre posé par l'outil. Personne n'assiste personne : chacun alimente une ressource partagée. La nuance est décisive, parce que la relation d'aide installe une asymétrie que beaucoup de personnes handicapées connaissent trop bien, quand la coproduction installe une équipe.
Facile, visible, normal
La bonne volonté ne suffit pas, les sciences comportementales sont formelles sur ce point. Un geste s'adopte quand il coûte peu et qu'il paraît normal. Sur le premier front, Richard Thaler et Cass Sunstein ont popularisé l'idée de coup de pouce : réduire la friction pèse plus lourd que convaincre. D'où le choix d'un signalement en un geste, depuis la carte, sans formulaire interminable. Sur le second, Robert Cialdini a montré la force des normes descriptives, autrement dit ce que font réellement les gens autour de nous. Dans ses expériences en hôtel, l'affichette « la plupart des clients de cette chambre réutilisent leur serviette » bat nettement l'argument écologique général. Ici, chaque signalement visible sur la carte dit au passant que des gens le font déjà, à cet endroit précis. La contribution nourrit la norme, et la norme nourrit la contribution.
Un commun qui tient
Une donnée entretenue par ses usagers est un bien commun, au même titre qu'OpenStreetMap ou Wikipédia. Elinor Ostrom, prix Nobel d'économie en 2009, a passé sa carrière à observer les conditions sous lesquelles de tels communs durent : des règles simples et connues, des contributions visibles, des contributeurs qui comptent dans la gouvernance. Elle a aussi forgé, en étudiant la police de proximité américaine, la notion de coproduction : un service fonctionne mieux quand ses usagers participent à sa production. Carte PMR répartit les rôles selon le savoir de chacun. Les personnes à mobilité réduite détiennent l'expertise d'usage : elles seules savent qu'une place trop étroite ou en dévers est inutilisable, ce qu'aucun fichier administratif n'indique. Les personnes valides apportent le nombre et le maillage : elles passent partout, tout le temps, et peuvent signaler en trois secondes ce qu'elles croisent. Ni charité ni assistanat : une division du travail entre experts du terrain et contributeurs d'appoint.
Trois gestes
Le changement visé tient en trois gestes. Regarder : une place réservée redevient quelque chose que l'on remarque. Signaler : l'information passe du trottoir à la carte. Respecter : la place reste disponible pour qui en a besoin. Aucun de ces gestes n'exige d'être concerné. Et comme le rappelle l'effet trottoir abaissé, concerné, chacun de nous finira par l'être. La carte est en ligne, sur téléphone d'abord : pmr.idasc.fr.